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    Youssoupha

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    BIOGRAPHIE

    « À Chaque Frère » 19 mars 2007

    Le rap français tourne en rond. Un vieux fantasme rabâché par tous ceux qui ne le connaissent pas et qui pensent que cette forme musicale n’a pas évolué depuis les années 90. Ceux qui savent et qui écoutent sont déjà au courant d’une évidence : la nouvelle génération des années zéro est là, représentée par Youssoupha, nouvel espoir d’une scène turbulente et toujours créative.
    Né à Kinshasa, Youssoupha était prédestiné à devenir artiste. En effet, son père est le dernier géant de la musique africaine. Demandez donc aux connaisseurs ce qu’ils pensent de Tabu Ley Rochereau, alias « Seigneur Ley », et ils vous diront que c’est un des parrains de la rumba congolaise. Mais Youssoupha n’a pas grandi avec ce géant puisqu’il a débarqué à Paris à l’âge de dix ans. « Ma mère m’avait envoyé en France chez ma tante pour faire mes études. On arrivait plein d’espoir pour se trouver un pavillon, et on est resté plus d’un an en foyer », résume Youssoupha, qui a passé son enfance en HLM à Cergy. Venu pour ses études, Youssoupha passe son bac et suit une filière littéraire. Mais déjà, le rap l’appelle. Sous le patronage de Diable Rouge, rapper côté des années 90 qui sortit un maxi avec les X-Men, il fait ses gammes dans le hip hop, lâchant ses premiers « seize » sur des instrumentaux américains dans le circuit underground. Son premier projet discographique est le maxi des Frères Lumière, un duo monté avec son cousin de Belgique. Puis, sur le modèle du collectif Bisso Na Bisso, Youssoupha fonde une coalition hip hop world music sous le nom de Bana Kin, où l’on retrouve le rapper Sinistre (de Malédiction Du Nord) et Philo, qui deviendra l’homme de confiance de Youssoupha quand il se lancera enfin en solo. Bana Kin connaît un succès d’estime et convainc Youss’ que sa destinée est dans le rap. Studieux, il écrit des textes où il s’efforce d’être clair, éloquent, accessible. Pas de « devoir de racaillerie » pour ce MC qui place le verbe au-dessus de l’attitude. « Dans le rap d’aujourd’hui », explique Youssoupha, « il y a beaucoup de thèmes nombrilistes et de choses qui ne parlent qu’à nous. Je ne renie pas, c’est mon milieu. Mais il faut le code, le lexique, avoir vécu en cité depuis longtemps pour capter le délire. Moi, j’essaie d’ouvrir en choisissant un style accessible ». Il lance une formule provocante qui marque les esprits : « t’avais jamais entendu de rap français ».

    Youss’ met pourtant longtemps avant de se décider à sortir en solo. Son premier street CD, Eternel recommencement, voit le jour en décembre 2005 et fait l’effet d’une bombe dans le microcosme hip hopien, notamment grâce à « Apologie de la rue » et à l’habile « Anti-Vénus », réponse au « Vénus » de Diam’s du point de vue d’un lascar largué par sa petite amie. Un titre écrit sous le coup d’une inspiration subite en regardant le DVD de Diam’s et inclus au dernier moment sur le CD, dont le pressage a été retardé pour l’inclure. « On a eu des retours de gens qui pensaient qu’elle allait mal le prendre », se souvient Youssoupha, « mais j’ai pris le risque et parié sur son intelligence. Elle a eu mon numéro, elle m’a appelé pour me dire qu’elle adorait la chanson ». Du coup, le « lyriciste bantu » et la boulette se retrouvent ensemble à chanter « Anti-Vénus » chez Thierry Ardisson dans l’émission 93, Faubourg St Honoré.
    Début 2006, le nom de Youssoupha est sur toutes les lèvres. Reste à passer l’épreuve la plus difficile, celle de la scène. Trois concerts en janvier 2006, en ouverture de Redman & Method Man à l’Elysée Montmartre sont bookés par Philo, un pari risqué. « On m’avait dit “attention aux tomates“, mais je kiffe la scène grave, et ces shows m’ont donné le goût des lives casse-cou. J’aime faire des concerts où on ne m’attend pas, où c’est perdu d’avance. Comme ça, je vois si mon show tient la route face à un public qui ne m’est pas acquis ». Un triomphale première partie de Busta Rhymes au Zénith de Paris en juin 2006 officialise le sacre de Youssoupha comme buzz de l’année. Hostile montre son intérêt, le premier album officiel doit voir le jour courant 2007. En guise de prélude, Youssoupha case « Scénario », produit par Tefa & Masta, sur la compile Hostile 2006 (« mon premier morceau sur une major »).

    Mais l’album tarde à venir. Normal : Youssoupha est un perfectionniste, pas le genre à lâcher quelques couplets en freestyle en écoutant les compliments des copains. « J’avais trois ou quatre titres prêts mais j’ai préféré tout reprendre à zéro. C’est pour ça que l’album sort tard, mais ça en vaut la peine. Je le vois aujourd’hui parce que les gens ont les crocs. Ils le veulent, cet album, et il a intérêt à être bon. Elle est là, la pression ! »
    Parmi les invités de marque de ce premier album, il y a le « funky babtou » Kool Shen, rencontré lors de l’enregistrement d’une compilation indé qui vient backer le refrain du « Monde est à vendre », un des piliers de ce premier album tout en finesse. Mais il serait difficile d’isoler un titre parmi tous ceux de À chaque frère. Dans « Macadam », Youss’ se démarque des rappers qui vénèrent la rue : « c’est pas la rue qui m’a éduqué/Je connais les ruses, la vie rude/J’ai joué à la roulette russe et elle m’a dupé/Du mal à lutter, du plomb dans le cartable/À chaque fois que tu te fais insulter, ça finit par une castagne. » « Mes textes préférés, c’est quand j’ai l’impression qu’il y a des moments de magie où le fond a l’air de rejoindre la forme. Quand les mots s’imbriquent les uns aux autres, que les consonances viennent toutes seules. Comme si certains mots avaient été créés pour servir le texte que je vais rapper », explique Youssoupha. Fier de ses racines, il sample les discours des trois leaders noirs du 20ème siècle que furent Malcolm X, Martin Luther King et Patrice Lumumba dans « One Love », et retrouve Diam’s le temps d’un duo, « Les meilleurs ennemis ».

    Entièrement enregistré à Montreuil au studio Blaxound avec des jeunes beatmakers qui ont le mors (The Soul Children, C. H. I., DJ Nabil, Peligroso) et un poids lourd du son (Madizm), mixé par Chris Chavenon, À chaque frère n’est pas le disque d’un « intello du rap » mais celui d’un jeune auteur talentueux, fou d’écriture, qui ne renie rien de son vécu banlieusard et a l’ambition d’amener sa musique là où elle n’a encore jamais eu droit de cité. Pour Youssoupha, refuser la facilité de l’argot et la vulgarité systématique ne veut pas dire se renier. « Je représente les jeunes, les lascars, les mamans, les papas, tous ceux qui souffrent mais pas les endroits. Qu’on brûle les ghettos et qu’on dégage tous de là ! Je ne veux pas être jugé sur les critères ghetto du rap parce que j’aurais zéro. Gardez-les si ça vous amuse, moi je dois m’en sortir, pas faire l’apologie du ghetto ».

    Qu’on ne s’y méprenne pas : À chaque frère est l’album d’un rapper français d’origine africaine, pas celui d’un communautariste ni d’un sectaire. « Ça n’est pas un album pour les noirs », conclut Youssoupha, « c’est un album fait par un noir pour que les noirs se reconnaissent mais que tout le monde l’entende. Affirmer l’identité de sa communauté, être fier d’être noir, ça ne veut pas dire fermer sa porte aux autres. Je fais partie des gens qui pensent naïvement que noir, blanc ou arabe, on est tous en galère parce que dans le futur, on sera tous métissés ».

    Olivier Cachin